Le premier vol de Cartouche
Je m'appelle Cartouche ; j'ai été la terreur des honnêtes gens. Maintenant, je suis pris et enfermé dans la tour de Montgomery. Je n'ai plus d'illusions sur mon sort et j'appartiens au bourreau.
Mais, quand j'aurai expié, si on se donne la peine de lire les présents Mémoires, on me rendra cette justice que je n'ai pas plaidé les circonstances atténuantes.
Je suis né en 1693, avec trop peu de fortune pour ne pas en désirer davantage.
Mon père était un galant homme qui fit du bruit dans le monde, car il était tonnelier de son état.
Il demeurait dans le quartier de la Courtille, oû il s'était acquis la réputation d'un brave homme.
Il voulait me procurer un état honnête, mais, n'ayant au cur aucune de ces idées, je ne m'occupai, dès mes premières années, que de marcher à la fortune par le chemin le plus court.
Le prudent auteur de mes jours crut ne pouvoir mieux agir qu'en demi-bourgeois et il résolut de me faire apprendre le latin.
On pense généralement à Paris qu'on ne peut être quelque chose que lorsqu'on ne sait faire une version.
On fit des sacrifices pour me mettre aux Jésuites qui me trouvèrent bien de l'esprit et qui, malgré leur sagacité, ne découvrirent pas son espèce.
J'étudiai, je me distinguai, parce qu'avec de l'intelligence on fait ce que l'on veut, mais, persuadé que le savoir de mes professeurs ne suffisait pas pour satisfaire mes besoins, j'aimai mieux les voler ainsi que mes camarades.
Mon père me donnait deux écus par mois pour mes plaisirs, mes livres et mes fournitures.
J'empruntais, je ne rendais rien et je trouvais moyen, en faisant des visites dans les chambres particulières, d'escamoter du papier et des plumes à mes condisciples, en sorte que mon pécule restait entier.
Quand, par hasard, des négligents laissaient sur une table ou ailleurs quelque monnaie, comme elle était marquée au coin du prince et non de son possesseur, je me l'appropriais.
C'était pour les punir et les relever du péché de paresse.
J'avais gagné la confiance du principal qui me recevait chez lui. J'aperçus un matin sur son bureau plusieurs louis qui me parurent de bonne compagnie.
Ils seront à moi, me dis-je mentalement.
Je proposai au révérend-père de lui montrer des vers que j'avais faits sur un sujet qui avait été donné dans ma classe, et assez bien traité par moi et cinq ou six de mes camarades.
Il y consentit : je fus les chercher et j'amenai avec moi les petits auteurs qui avaient fait une composition remarquée.
Chacun lit son opuscule, mais je triomphe et je suis couronné.
J'ai toujours aimé le latin et je l'ai souvent parlé avec succès à ceux de ma compagnie qui l'avaient appris, pour donner des ordres qui ne devaient pas être connus des autres.
Pendant que le juge passe dans son cabinet pour y prendre un livre, qui devait devenir la palme de mon génie, tout en folātrant avec mes innocents compagnons, j'enlève les dix louis qui n'avaient pas fait la moindre résistance.
L'heure du réfectoire sonne ; nous sortons tous et nous voilà dispersés.
Après le dîner, le principal s'aperçoit de la disparition de son magot, mais il ne veut pas faire d'éclat.
Il nous sonne et nous interroge, d'abord avec douceur, puis avec sévérité.
Mes émules en poésie affirment énergiquement qu'ils ignorent le fait. Je les imite facilement, car le lecteur doit apprendre ici, une fois pour toutes, que j'ai reçu de la nature une physionomie impénétrable, et notre supérieur resta volé sans savoir quel parti prendre.
Fouiller les chambres de ces messieurs, nos maîtres, n'était pas possible ; il y en avait trois de la première distinction, ils se seraient plaints de l'insulte.
Inspecter dans la mienne était facile, mais j'avais caché mon trésor dans un vieux soulier de mon préfet.
Tout fut oublié, mais je me souviens de mon heureux début ; c'est le premier escamotage marquant que je me suis permis.
Son succès a décidé de ma vie, car il devait m'encourager à mieux faire.